Lezar-tistiques vous propose un peu d’histoire de l’art à propos de Crécy la chapelle au coeur de la vallée des peintres
Introduction
À Crécy-la-Chapelle, l’histoire de l’art ne se rencontre pas seulement dans les livres ou dans les musées. Elle est là, au détour d’une rue, le long d’un brasset, dans le reflet d’une maison sur l’eau ou derrière les branches d’un saule. Il suffit parfois de s’arrêter quelques minutes et de regarder.
Surnommée la « Venise de la Brie », Crécy-la-Chapelle est traversée par le Grand Morin et par un réseau de brassets qui participent à son identité si particulière. Ponts et passerelles, anciennes maisons, végétation des berges et perspectives ouvertes vers la campagne composent un paysage qui a attiré de nombreux artistes. Aujourd’hui encore, la ville revendique cette histoire et cite parmi les peintres qui l’ont fréquentée Camille Corot, Paul-Désiré Trouillebert, Paul Huet, Alexandre Véron, Georges Pacouil ou André Dunoyer de Segonzac.
Cette histoire peut encore se découvrir en marchant le long du Grand Morin, en recherchant certains points de vue… ou simplement en s’arrêtant pour dessiner. C’est aussi tout le sens des balades dessinées que je propose à Crécy-la-Chapelle : prendre le temps de regarder un paysage, d’en comprendre la construction et d’en proposer sa propre interprétation.
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Mais pourquoi cette vallée a-t-elle attiré autant d’artistes ? Et que venaient-ils chercher sur les rives du Grand Morin ?
La vallée du Grand Morin, terre d’artistes
Pour comprendre cette histoire, il faut revenir au XIXe siècle.
Le paysage prend alors une place nouvelle dans la peinture. Les artistes quittent progressivement l’atelier pour observer directement la nature. Les évolutions du matériel, notamment les couleurs conditionnées en tubes, facilitent le travail en extérieur. La campagne devient un véritable atelier à ciel ouvert.
À proximité de Paris, la vallée du Grand Morin offre justement ce que recherchent beaucoup de peintres : une rivière, des arbres, des villages, des chemins, des moulins, des scènes rurales et surtout une lumière sans cesse transformée par l’eau et la végétation.
Le phénomène prend de l’ampleur sous le Second Empire. À Villiers-sur-Morin, Amédée Servin joue un rôle essentiel. Arrivé dans le village en 1857, il s’y installe durablement et rassemble progressivement autour de lui peintres et artistes. La tradition locale lui attribue la création du Cercle artistique de Villiers, qui contribue fortement au rayonnement artistique de la vallée.
D’autres artistes suivent. Les sources locales évoquent notamment les passages de Toulouse-Lautrec, Émile Bernard, Maurice Denis ou Armand Guillaumin autour de Villiers. Au fil des décennies, les générations se succèdent et les manières de peindre évoluent.
Il serait pourtant réducteur de parler d’une véritable « école » du Grand Morin comparable à l’École de Barbizon. Ce qui unit ces artistes est moins un style commun qu’un territoire d’observation et d’inspiration.
Crécy-la-Chapelle : regarder comme un peintre
Pourquoi Crécy-la-Chapelle se prête-t-elle particulièrement au dessin et à la peinture ?
Probablement parce que son paysage offre naturellement de nombreuses possibilités de composition.
Un pont crée une ligne horizontale forte. Une rivière entraîne le regard vers la profondeur. Les maisons installées le long des brassets alternent masses claires et sombres. Les arbres permettent d’encadrer une vue. Les reflets doublent les formes tout en les déformant.
À cela s’ajoute la lumière.
Une même vue peut être complètement différente le matin, en fin d’après-midi ou sous un ciel couvert. Les reflets deviennent parfois presque blancs, parfois verts, bleus ou bruns. Les silhouettes des arbres peuvent se détacher nettement ou au contraire se fondre dans l’atmosphère.
Le paysage devient alors beaucoup plus qu’un « joli sujet ».
Il permet de travailler le cadrage, la perspective, les valeurs, les masses, la lumière, les reflets et la profondeur.
Ce sont exactement les questions auxquelles les peintres sont confrontés lorsqu’ils travaillent sur le motif — et celles que l’on retrouve encore aujourd’hui lorsque l’on ouvre son carnet de dessin devant le Grand Morin.
Corot : observer la lumière avant le détail
Parmi les grands noms associés à la vallée figure Camille Corot.
Corot fréquente la vallée du Grand Morin vers la fin de sa vie. La commune voisine de Voulangis conserve notamment la mémoire de son passage et l’associe aux paysages de saules de la vallée.
Chez Corot, le paysage ne repose pas sur l’accumulation des détails. Il faut d’abord comprendre les grandes masses : le ciel, la végétation, l’eau, les zones lumineuses et les zones d’ombre.
Ses arbres sont particulièrement intéressants à observer. Ils ne sont pas seulement des éléments du décor : leur silhouette structure souvent toute la composition.
Regarder un paysage du Grand Morin après avoir observé Corot peut donc modifier notre propre regard. Au lieu de voir chaque feuille, chaque pierre ou chaque fenêtre, on commence à rechercher les grandes valeurs, les masses et l’équilibre général de la scène.
C’est déjà une première leçon de dessin.
Amédée Servin : faire de la vallée un lieu d’artistes
Amédée Servin occupe une position différente.
Son importance tient bien sûr à son œuvre, mais également au rôle qu’il joue dans la constitution d’un véritable foyer artistique autour de Villiers-sur-Morin.
Formé dans des ateliers parisiens, passé notamment par Barbizon, Servin découvre Villiers en 1857 et choisit finalement de s’y installer. Il y attire amis et confrères et contribue ainsi à faire connaître la vallée comme territoire de peinture.
Cette dimension est importante car elle rappelle que l’histoire de l’art ne se construit pas uniquement autour de quelques grands noms.
Elle est aussi faite de rencontres, de lieux où les artistes se retrouvent, travaillent ensemble, échangent leurs expériences et transmettent leur regard.
La Vallée des peintres est aussi cette histoire collective.
Toulouse-Lautrec : une autre génération arrive dans la vallée
La présence de Henri de Toulouse-Lautrec peut surprendre davantage.
Lorsque l’on pense à Lautrec, ce sont plutôt Montmartre, les cafés-concerts, les affiches et les figures de la vie parisienne qui viennent à l’esprit.
Pourtant, son nom apparaît également dans l’histoire artistique de la vallée. À la fin du XIXe siècle, autour d’Albert et Lili Grenier à Villiers-sur-Morin, se constitue un réseau fréquenté notamment par Toulouse-Lautrec, Émile Bernard ou Maurice Denis.
Sa présence est intéressante parce qu’elle montre que la Vallée des peintres ne correspond pas à un seul moment de l’histoire du paysage.
Les artistes qui la fréquentent appartiennent à des générations et à des sensibilités différentes.
Le territoire reste le même, mais le regard change.
Alexandre Altmann : un lien particulièrement fort avec Crécy
À Crécy-la-Chapelle, le nom d’Alexandre Altmann occupe une place particulière dans la mémoire artistique locale. La documentation consacrée à la Vallée des peintres le présente, avec Corot, comme l’une des figures historiquement associées à Crécy.
Avec lui, le lien entre le peintre et le territoire devient plus intime.
Nous ne sommes plus seulement dans le passage ponctuel d’un artiste venu chercher un motif. Le paysage devient un environnement fréquenté, observé et interprété à plusieurs reprises.
C’est aussi ce qui rend son œuvre particulièrement intéressante lorsqu’on s’intéresse à Crécy : elle permet de confronter les représentations peintes avec un territoire que l’on peut encore parcourir aujourd’hui.
Une rue, une rivière, une silhouette d’arbre ou une architecture deviennent alors des indices.
Où le peintre s’est-il placé ? Qu’a-t-il choisi de conserver ? Qu’a-t-il simplifié ? Qu’a-t-il transformé ?
Ces questions font passer le spectateur d’une contemplation passive à une véritable observation.
D’un peintre à l’autre, le paysage se transforme
C’est peut-être là que la Vallée des peintres devient particulièrement intéressante pour comprendre l’histoire de l’art.
Un paysage n’est jamais une simple copie de la réalité.
Chaque artiste sélectionne.
Il cadre, élimine, accentue, simplifie, modifie parfois les couleurs ou les proportions. Deux peintres placés devant le même paysage peuvent donc produire deux œuvres radicalement différentes.
Au cours du XIXe puis du XXe siècle, la peinture de paysage se libère progressivement d’une représentation strictement descriptive.
La lumière prend davantage d’importance. La touche devient visible. La couleur acquiert son autonomie. Certaines formes sont simplifiées. L’artiste cherche moins à tout raconter qu’à transmettre une sensation ou une vision personnelle.
Les artistes associés à la vallée permettent ainsi de suivre, sur un même territoire, plusieurs façons de penser le paysage.
Et c’est précisément ce qui rend cette histoire encore actuelle.
Retrouver aujourd’hui le regard des peintres
Aujourd’hui, il est possible de parcourir la Vallée des peintres du Grand Morin et de retrouver certains des paysages qui ont nourri cette histoire artistique. L’office de tourisme présente d’ailleurs la promenade comme une manière de marcher sur les pas de peintres tels que Corot, Servin, Toulouse-Lautrec, Jean Commère ou Châtelain.
Mais rechercher un paysage peint il y a cent ou cent cinquante ans réserve parfois des surprises.
Un arbre a disparu. Une maison a été transformée. La végétation a envahi une berge. Une route traverse désormais un ancien chemin.
Et pourtant, quelque chose demeure.
La courbe de la rivière. Une ligne d’horizon. La silhouette d’un bâtiment. La disposition générale du village.
Comparer l’œuvre et le paysage actuel devient alors une sorte d’enquête visuelle.
Et surtout, cela nous apprend à regarder.
Dessiner à son tour : une histoire de l’art vraiment vivante
Sortir un carnet devant un paysage permet d’aller encore un peu plus loin.
Dessiner oblige à choisir.
Faut-il conserver tout ce que l’on voit ? Probablement pas.
Il faut sélectionner un cadrage, déterminer les lignes principales, observer les proportions, simplifier les arbres, comprendre la perspective d’un pont ou décider quels reflets conserver.
C’est là que l’histoire de l’art devient particulièrement vivante.
Observer une œuvre de Corot avant de regarder les saules du Grand Morin permet de mieux comprendre son travail sur les masses. Rechercher un point de vue peint autrefois permet de comprendre le cadrage. Dessiner une passerelle ou un brasset fait ressentir concrètement les problèmes de perspective auxquels un artiste est confronté.
Il ne s’agit surtout pas de dessiner comme les peintres du passé.
Il s’agit de regarder ce qu’ils ont regardé, de comprendre certains de leurs choix, puis de construire son propre regard.
C’est précisément cette démarche que j’aime développer lors de mes balades dessinées à Crécy-la-Chapelle : quelques crayons, un carnet, un paysage et surtout le temps d’observer.
La Vallée des peintres continue de vivre
L’histoire de la Vallée des peintres du Grand Morin ne s’arrête donc pas aux œuvres conservées dans les collections ou aux noms des artistes qui y ont séjourné.
Elle continue dans le paysage.
Elle continue lorsque l’on recherche un ancien point de vue, lorsque l’on compare une peinture avec le lieu qui l’a inspirée ou lorsque l’on s’assoit quelques instants au bord de l’eau avec un carnet.
C’est peut-être finalement cela, une histoire de l’art vivante : ne pas seulement connaître les artistes et leurs œuvres, mais comprendre ce qu’ils ont regardé et expérimenter à notre tour cette rencontre avec le paysage.
Regarder les œuvres, retrouver les lieux, puis sortir son carnet : à Crécy-la-Chapelle, l’histoire de l’art peut encore se vivre sur le motif.
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Sources
Ville de Crécy-la-Chapelle — « La ville des peintres ».
Coulommiers Pays de Brie Tourisme — « La Vallée des Peintres du Grand Morin ».
Ville de Villiers-sur-Morin — « Vallée des peintres », notamment pour Amédée Servin et le foyer artistique de Villiers.
Seine-et-Marne Vivre en Grand — présentation de Crécy-la-Chapelle et du circuit de la Vallée des peintres.
Commune de Voulangis — « La tradition artistique », notamment pour le passage de Camille Corot dans la vallée.
Brochure Coulommiers Pays de Brie Tourisme — « La Vallée des Peintres du Grand Morin ».
Mini-FAQ
Pourquoi appelle-t-on cette région la Vallée des peintres du Grand Morin ?
Parce que la vallée a accueilli et inspiré de nombreux artistes, particulièrement à partir du XIXe siècle. Crécy-la-Chapelle, Villiers-sur-Morin et les villages voisins sont associés à cette histoire artistique.
Quels peintres sont associés à la Vallée des peintres ?
Parmi les artistes régulièrement cités figurent Camille Corot, Amédée Servin, Toulouse-Lautrec, Alexandre Altmann et André Dunoyer de Segonzac. La brochure touristique de la vallée évoque également André Derain, Henry Sugimoto, Edward Steichen, Yuzo Saeki et Emily Carr, ce qui montre l’étonnante diversité des artistes associés au territoire.
Pourquoi Crécy-la-Chapelle est-elle surnommée la Venise de la Brie ?
Son organisation est étroitement liée à l’eau : le Grand Morin et les brassets parcourent la ville, accompagnés de ponts, de passerelles et d’anciennes constructions installées le long des berges.
Peut-on encore parcourir la Vallée des peintres ?
Oui. Des itinéraires permettent aujourd’hui de découvrir Crécy-la-Chapelle et les villages environnants à travers les paysages associés aux artistes.
Faut-il savoir dessiner pour participer à une balade dessinée ?
Non. Une balade dessinée peut justement être l’occasion d’apprendre à observer, cadrer et simplifier un paysage. Le carnet devient moins un moyen de réaliser une œuvre parfaite qu’un outil pour apprendre à regarder.
