Lezar-tistiques vous propose un article sur le dessin de nus ou modèle vivant
Introduction
Dessiner un corps humain est une expérience particulière. Nous en connaissons tous la forme et pourtant, dès qu’il s’agit de la poser sur le papier, tout semble soudain plus complexe : une jambe paraît trop courte, une épaule trop haute, le bassin ne trouve plus sa place et la pose qui semblait naturelle devient étrangement raide.
Le premier réflexe pourrait être de vouloir apprendre l’anatomie, mémoriser les proportions ou connaître chaque muscle. Ces connaissances sont utiles, bien sûr. Mais avant de savoir, il faut apprendre à regarder.
C’est peut-être là que réside l’un des grands intérêts du dessin de nu : il oblige à abandonner ce que l’on croit connaître du corps pour observer celui qui se trouve réellement devant nous.
Et cette expérience est loin d’être nouvelle. Pendant des siècles, les artistes ont étudié le corps humain pour comprendre ses proportions, son équilibre, ses volumes, mais aussi pour chercher leur propre manière de le représenter.
Le nu, un apprentissage ancien
Dans l’histoire de l’art occidental, l’étude du corps humain occupe une place majeure.
Les artistes de l’Antiquité grecque cherchent notamment à représenter un corps harmonieux et équilibré. La Renaissance redécouvre et approfondit cet héritage. Les artistes observent les proportions, étudient l’anatomie et tentent de comprendre ce qui se passe sous la peau.
Léonard de Vinci réalise ainsi de nombreuses études anatomiques. Michel-Ange dessine inlassablement des figures dont il cherche à comprendre la puissance et l’articulation.
À partir de la Renaissance, puis plus systématiquement dans les académies européennes, dessiner d’après le modèle vivant devient progressivement l’un des fondements de la formation des artistes.
L’élève apprend d’abord à copier des dessins, puis des moulages antiques avant d’accéder à l’étude du modèle vivant. Ce dessin académique d’après modèle prendra d’ailleurs un nom particulier : l’académie.
Mais derrière cette tradition se trouve une idée toujours actuelle : pour représenter le corps, il faut d’abord apprendre à l’observer.
Regarder avant de dessiner
Face au modèle, une question simple peut tout changer :
Qu’est-ce que je vois réellement ?
Pas « comment dessine-t-on un bras ? », mais :
Dans quelle direction va ce bras ?
Pas « quelle longueur fait normalement une jambe ? », mais :
Quelle longueur semble-t-elle avoir depuis l’endroit où je suis placé ?
Car le dessin ne représente pas le corps tel que nous savons qu’il existe. Il représente le corps vu depuis un point précis.
Une jambe dirigée vers nous peut sembler très courte. Une main placée au premier plan peut paraître immense. Une épaule peut en masquer presque entièrement une autre.
C’est le principe du raccourci.
Notre cerveau, lui, résiste volontiers à cette observation. Il sait qu’un bras possède une certaine longueur et cherche inconsciemment à lui restituer cette longueur sur le papier.
Le dessinateur doit donc parfois apprendre à faire davantage confiance à son œil qu’à ce qu’il sait.
C’est ce que nous abordons en séance de modèle vivant un jeudi par mois.
Commencer par l’ensemble
Une autre difficulté apparaît très vite lorsque l’on dessine le corps : l’envie de commencer par les détails.
Un visage, une main, la courbe d’une épaule peuvent immédiatement attirer l’attention.
Pourtant, avant de dessiner ces éléments, mieux vaut regarder l’ensemble de la pose.
Imaginez la silhouette comme une seule grande forme.
Est-elle plutôt verticale ou horizontale ?
Le corps s’étire-t-il ou se replie-t-il ?
Où se trouve son poids ?
Sur quelle jambe repose-t-il ?
Vers quelle direction semble-t-il aller ?
Quelques secondes consacrées à ces questions peuvent éviter beaucoup de corrections par la suite.
Trouver la ligne d’action
Pour saisir rapidement une pose, les dessinateurs utilisent souvent une notion très simple : la ligne d’action.
Il ne s’agit pas d’un contour anatomique. C’est une ligne imaginaire qui traverse ou accompagne la dynamique générale du corps.
Un personnage debout et immobile pourra présenter une ligne presque verticale.
Un corps penché formera une grande diagonale.
Une personne recroquevillée pourra être résumée par une courbe.
Avant même de dessiner les bras, les jambes ou la tête, cette ligne permet déjà de poser quelque chose d’essentiel : le mouvement.
C’est particulièrement utile lors des poses très courtes.
Avec une ou deux minutes seulement devant soi, impossible de tout dessiner. Il faut choisir.
Et ce choix apprend à regarder autrement.
Épaules, bassin et appuis
Après la ligne d’action, trois éléments peuvent aider à comprendre rapidement une pose : les épaules, le bassin et les appuis.
Lorsque nous nous tenons debout, notre corps effectue en permanence de petits ajustements pour conserver son équilibre.
Si le poids repose principalement sur une jambe, le bassin se décale. Les épaules peuvent s’incliner dans une autre direction. La colonne accompagne ce mouvement.
Ces décalages donnent de la vie à la pose.
À l’inverse, si l’on dessine systématiquement une ligne d’épaules et une ligne de bassin parfaitement horizontales, le personnage risque de devenir rigide.
Avant de dessiner les contours, on peut donc simplement placer :
l’axe général du corps ;
l’inclinaison des épaules ;
celle du bassin ;
la jambe ou la zone qui porte le poids.
Avec quelques traits seulement, la pose commence déjà à exister.
Regarder aussi ce qui n’est pas le corps
Voici un exercice particulièrement efficace : au lieu de regarder uniquement le modèle, observez les espaces autour de lui.
L’espace triangulaire entre le bras et le buste.
Le vide entre les deux jambes.
La forme créée entre le coude, la taille et la cuisse.
Ces espaces sont appelés espaces négatifs.
Ils permettent de vérifier une silhouette sans avoir besoin de connaître l’anatomie.
Si le triangle formé entre le bras et le torse est trop étroit dans votre dessin, quelque chose est probablement mal placé. Si l’espace entre les jambes n’a pas la bonne forme, leur orientation mérite d’être vérifiée.
On ne dessine donc plus seulement le corps.
On dessine également le vide qui l’entoure.
Cette manière de regarder est extrêmement utile dans tous les domaines du dessin : portrait, nature morte, paysage ou architecture.
Dessiner vite pour apprendre à voir
Les poses courtes sont parfois déstabilisantes.
Une minute.
Deux minutes.
Cinq minutes.
À peine le temps de commencer que le modèle change déjà de position.
Et pourtant, ces exercices sont particulièrement formateurs.
Parce que le temps manque, impossible de s’attarder sur un œil, les doigts d’une main ou les plis d’un vêtement. Il faut aller directement vers l’essentiel.
Quelle est la direction du corps ?
Où est son poids ?
Quelle est sa forme générale ?
Quel mouvement traverse la pose ?
Un dessin de deux minutes peut être anatomiquement imparfait et néanmoins donner une sensation très juste du mouvement.
À l’inverse, un dessin très détaillé peut rester figé.
Un dessin de nu réussi n’est donc pas nécessairement celui qui montre le plus de choses.
C’est parfois celui qui a su choisir les bonnes.
Du trait académique au geste de Degas
L’histoire de l’art nous montre d’ailleurs combien les artistes ont utilisé le dessin du corps de façons différentes.
Ingres cherche la précision et la maîtrise de la ligne.
Degas, pourtant formé dans la tradition académique, transforme progressivement son approche. Il dessine des danseuses, mais également de nombreuses femmes se coiffant, se baignant, s’essuyant ou se penchant.
Le corps n’est plus seulement présenté dans une pose idéale. Il est saisi dans un geste.
Ses dessins, pastels et monotypes montrent combien l’étude du corps peut devenir un formidable terrain d’expérimentation.
Plus tard, Matisse poussera encore plus loin cette recherche. Quelques lignes pourront suffire à faire apparaître une figure.
Entre une étude académique très construite et un dessin de Matisse extrêmement dépouillé, les moyens diffèrent considérablement.
Mais une même question demeure :
quels traits sont réellement nécessaires pour faire exister un corps ?
Un premier exercice : cinq poses, cinq minutes
Vous pouvez expérimenter cette approche sans chercher à réaliser immédiatement un dessin abouti.
Choisissez cinq poses différentes, d’après modèle ou d’après des photographies adaptées à l’étude artistique.
Accordez-vous une minute par pose.
Utilisez une feuille assez grande et un outil qui ne permette pas trop de détails : fusain, craie, graphite gras ou crayon tendre.
Pour chaque pose :
observer quelques secondes avant de tracer ;
placer la ligne d’action ;
indiquer les épaules et le bassin ;
repérer les principaux appuis ;
suggérer les membres avec quelques lignes ;
s’arrêter lorsque le temps est écoulé.
Ne gommez pas.
Ne cherchez pas à terminer.
Au bout des cinq poses, regardez vos dessins ensemble.
La question n’est pas : « Est-ce ressemblant ? »
Demandez-vous plutôt :
« Dans quel dessin est-ce que je ressens le mieux la pose ? »
Vous commencerez alors à regarder votre travail autrement.
Le corps : un formidable sujet d’exploration
Apprendre à dessiner le nu demande du temps. Les proportions, les volumes, les raccourcis, l’anatomie, la lumière ou encore le mouvement constituent autant de sujets que l’on peut approfondir.
Nous les retrouverons au fil de cette série.
Mais il est peut-être utile de commencer par quelque chose de beaucoup plus simple :
regarder le corps comme une forme vivante dans l’espace.
Observer son axe.
Ses appuis.
Ses déséquilibres.
Les vides qui l’entourent.
Et accepter de ne pas tout dessiner.
Car le dessin de nu nous rappelle une chose essentielle, valable pour presque tous les sujets :
avant d’apprendre à mieux dessiner, il faut souvent apprendre à mieux regarder.
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Mots-clés
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Sources et pistes pour aller plus loin
Musée du Louvre — collections et ressources consacrées au dessin et aux études de figures.
Musée d’Orsay — ressources consacrées à Edgar Degas, au dessin, au pastel et à la représentation du corps au XIXe siècle.
The Metropolitan Museum of Art — collections de dessins et études de figures de la Renaissance à l’art moderne.
Bibliothèque nationale de France — ressources et collections relatives à l’enseignement académique du dessin.
Mini-FAQ
Faut-il connaître l'anatomie pour commencer le
dessin de nu ?
Non. Quelques notions anatomiques deviennent très utiles lorsque l'on progresse, mais l'observation, les proportions générales, les axes et les volumes peuvent être travaillés dès les premières séances.
Pourquoi commencer par des poses courtes ?
Elles obligent à identifier rapidement l'essentiel : mouvement, direction, équilibre et grandes masses. Elles permettent aussi de multiplier les expériences sans rechercher immédiatement un dessin terminé.
Quel matériel choisir ?
Un crayon tendre, un graphite gras ou un fusain conviennent très bien. Une feuille suffisamment grande encourage également un geste plus libre. Pour commencer, mieux vaut souvent un matériel simple qu'une multiplication des techniques.
Faut-il dessiner tous les détails du corps ?
Non. Au contraire, apprendre à sélectionner l'information fait partie du dessin. Quelques lignes bien placées peuvent parfois exprimer davantage qu'une accumulation de détails.
Le dessin de nu est-il réservé aux dessinateurs confirmés ?
Pas nécessairement. Les exercices doivent simplement être adaptés au niveau de chacun. Un débutant peut travailler l'axe et la silhouette pendant qu'un dessinateur plus expérimenté approfondira l'anatomie, les raccourcis ou le modelé.
